CONTE AUTOMATE

By Elyë dimanche, décembre 13, 2015 ,

Pour la troisième fois, le collectif des auteurs de L'Allée des Conteurs s’est réuni pour revisiter deux des contes de notre enfance : Pinocchio et Peau d’Âne. C'est cette seconde histoire que j'ai décidé de revisiter, et vous allez pouvoir constater que j'ai une vision des contes bien à moi ! C'est une réécriture assez sombre que je vous propose gratuitement ici, en espérant qu'elle saura séduire certains d'entre vous.

Crédits inconnus

Cléo poussa un immense soupir de soulagement en pénétrant dans son petit appartement. Elle referma soigneusement la porte derrière elle, et lança sa besace au pied de la chaise d’un blanc lumineux qui l’attendait dans l’entrée. Puis elle se laissa tomber dessus, avant tout désireuse de se débarrasser de ses chaussures de sécurité. Une fois en chaussettes, elle agita ses orteils enfin libérés de la coque solide qui les protégeait, et se laissa aller en arrière contre le dossier en fermant les yeux. Elle se sentait épuisée. Elle avait encore passé la journée sur la chaîne de montage, à réparer des machines de plus en plus nombreuses. Elles avaient désormais remplacé une main d’œuvre certes moins chère, mais également beaucoup moins rentable.

Se sentant brusquement partir dans le néant, sur le point de s’endormir, elle fit l’effort de se redresser en clignant des yeux. Son dos protesta avec virulence, mais elle l’ignora. Prendre une douche pour ôter toute trace de cambouis. Songer à se nourrir, même s’il y avait bien longtemps que ce n’était plus un plaisir, avec cette espèce de pâte alimentaire riche en nutriments qui, seule, restait encore accessible aux classes les moins favorisées de la société. Se poser enfin, s’allonger sur sa couchette et se connecter à la matrice avec son Neurocom. C’était devenu son seul loisir, même si certains critiquaient son pouvoir addictif. Elle y retrouvait Elie.

Elle aurait été bien en peine de dire quelle part de lui relevait de l’avatar uniquement, ou quel trait de caractère lui venait de son créateur, mais elle appréciait chaque minute passée dans la matrice en sa compagnie. Cléo se hâta de se débarrasser de ce qu’elle considérait comme des corvées, puis s’allongea sur son lit et appliqua délicatement le nanopatch de son kit Neurocom sur sa nuque. Aussitôt, les sondes se déployèrent, se connectèrent à son système nerveux et son cortex cérébral, et en moins d’une seconde, elle surfait sur le réseau. Dès lors, il lui suffisait de « penser » à ce qu’elle voulait dire pour que le système transforme ses ondes cérébrales en mots et les transfère à Elie. Et inversement.

— Bonjour Cléo ! Comment allez-vous aujourd’hui ? J’espérais votre connexion.
— Elie ! C’est toujours un plaisir. Ce soir plus encore que d’habitude, je suis épuisée.
— Nous allons remédier à ça tout de suite. Qu’aimeriez-vous découvrir cette fois ?

Il était là ! Son cœur se mit à cogner sourdement contre ses côtes. En réalité, il était tout le temps là, pas une fois il ne lui avait fait faux bond. Mais à chacune de ses connexions, elle ne pouvait s’empêcher, pendant quelques nanosecondes, de craindre son absence. Et dire qu’il l’effrayait, au commencement... Elie était l’avatar d’une mystérieuse personne capable de prendre le contrôle de chacune de ses simulations. Certains l’auraient qualifié de pirate informatique. Avec un doigté incroyable, il transformait les décors basiques, au sein desquels elle se contentait généralement d’évoluer, en de fabuleux endroits issus du passé. Terra Primus était actuellement un dépotoir à ciel ouvert, pollué au possible. Mais Elie prétendait qu’il n’en avait pas toujours été ainsi, et il s’appliquait à lui faire découvrir la Terre telle qu’elle était trois siècles plus tôt.

Elle ne l’aurait reconnu pour rien au monde, mais Cléo était fascinée par ces voyages. Ce qu’il lui offrait était inestimable à ses yeux. Il lui permettait, l’espace de quelques instants d’éternité, d’échapper à son morne quotidien de laissée-pour-compte. Ça n’avait pas de prix.

— J’aimerais découvrir... un endroit qui me fasse oublier ma fatigue, Elie. Simplement.
— Je vois. Alors, je vous propose le fossé du dragon jaune, à Huanglong, en Chine.

La Chine... Cléo ferma les yeux un bref instant, et lorsqu’elle les rouvrit, elle se trouvait nez à nez avec une petite créature à la figure rosée et à l’épaisse fourrure fauve. L’animal, un jeune singe de toute évidence, la dévisageait de ses petits yeux ronds, la tête penchée sur le côté. Il était installé dans l’arbre au pied duquel elle se trouvait, à l’intersection de deux branches basses qui auraient pu paraître trop fines pour supporter son poids, mais qui y réussissaient néanmoins fort bien. Curieux, il ne semblait pas effrayé outre mesure par sa présence, mais dès qu’elle fit mine de bouger un cil, il bondit et en moins d’une seconde, disparut dans la forêt.

Attendrie, Cléo tourna alors sur elle-même pour observer le décor dans lequel Elie l’avait placée, et arrêta brusquement de respirer, soufflée par la magnificence qui s’étalait sous ses yeux. Elle se trouvait au pied d’une vaste et mystérieuse vallée entourée de hauts sommets enneigés. D’innombrables étangs colorés s’étageaient sur plusieurs niveaux comme des rizières en terrasse. Ces piscines naturelles présentaient des couleurs hors du commun. Sans qu’elle ait conscience d’avoir formulé à son cerveau la moindre demande en ce sens, la jeune femme s’avança vers la plus proche. Pieds nus, elle pénétra dans l’eau jusqu’à ce que cette dernière atteigne ses chevilles, et eut la surprise de la découvrir chaude. Elle poussa un soupir de bien-être.

— Racontez-moi, Elie...
— Nous sommes dans la région de Huanglong, surnommée le fossé du dragon jaune ou encore les étangs aux cinq couleurs. L’endroit était connu sur Terra Primus pour ses étangs colorés créées par des dépôts de calcite ; pour ses cascades et ses sources d’eau chaude, mais aussi pour son écosystème forestier extrêmement riche, et parce qu’il abritait plusieurs espèces menacées. La situation a commencé à se dégrader...
Non, je ne veux pas savoir ça, ne me gâchez pas le plaisir, Elie !

Lentement, Cléo pénétra dans l’un des bassins, d’une belle couleur turquoise. Il lui avait suffi de se visualiser en maillot de bain pour changer instantanément de tenue. Lorsqu’elle eut atteint une profondeur suffisante, elle se laissa aller à faire la planche, savourant les effets de l’eau chaude sur son organisme épuisé. Une partie d’elle-même était bien consciente qu’il ne s’agissait que d’une simulation, mais les endorphines sécrétées par son cerveau étaient bel et bien réelles, et une merveilleuse sensation de bien-être l’envahit peu à peu.

Elie la laissa en profiter un long moment, aussi silencieux qu’une ombre, puis d’une voix douce aux accents traînants, il lui posa la question rituelle, celle qu’il ne manquait jamais de lui poser.

M’épouserez-vous, Cléo ?

Toute sa quiétude vola brusquement en milliers d’éclats et Cléo coula à pic au fond du bassin. C’était le moment qu’elle redoutait, à chacune de ses connexions. Pas suffisamment pour mettre fin à leurs rencontres virtuelles, mais assez pour la faire fuir la simulation et la ramener à son point de départ. Lorsqu’elle rouvrit les yeux sur sa couchette, une sourde angoisse lui étreignait le cœur.

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